Une réflexion estivale autour de la lecture accessible
L’été est une saison propice à la lecture. Que ce soit sur une plage, dans un jardin ou lors d’un trajet en train, nombreux sont les lecteurs qui emportent une liseuse, une tablette ou un smartphone pour profiter de leurs ouvrages favoris. Pour les personnes aveugles ou malvoyantes, cette expérience passe bien souvent par un lecteur d’écran comme VoiceOver, TalkBack, NVDA ou JAWS.
À l’occasion d’un échange d’ordre littéraire, une question intéressante m’a été posée : comment un lecteur d’écran signale-t-il un changement de page lorsque celui-ci est essentiel à la compréhension d’une œuvre ?
La question mérite que l’on s’y attarde, car la réponse met en lumière les différences fondamentales entre le livre imprimé et le livre numérique.
Quand la page devient un élément du récit
Dans la plupart des romans, les changements de page n’ont qu’une fonction pratique : ils permettent simplement de poursuivre la lecture.
Mais certains auteurs utilisent la page comme un véritable procédé narratif.
On rencontre notamment des ouvrages dans lesquels :
- chaque page contient un texte autonome ;
- aucun titre ne précède le texte ;
- il n’existe ni chapitres ni sections numérotées ;
- les espaces blancs font partie de la composition de l’œuvre.
Dans ces cas, tourner la page ne constitue pas seulement un geste matériel : cela marque une respiration, un silence, une rupture ou un effet de surprise voulu par l’auteur.
Pour un lecteur voyant, ce changement est immédiatement perceptible. Pour un utilisateur de lecteur d’écran, la situation est différente.
Dans un EPUB, la notion de page disparaît
Contrairement au livre papier, un livre numérique au format EPUB reflowable ne possède généralement pas de pagination fixe.
Le texte se réorganise automatiquement selon plusieurs paramètres :
- la taille de l’écran ;
- la police de caractères ;
- le niveau d’agrandissement ;
- les préférences de lecture de l’utilisateur.
Ainsi, une page du livre imprimé peut correspondre à plusieurs écrans sur un smartphone ou, au contraire, tenir entièrement sur une tablette.
Autrement dit, la « page » n’est plus un élément stable.
Que disent réellement les lecteurs d’écran ?
Les lecteurs d’écran ne lisent pas un document comme le ferait une personne voyante.
Ils parcourent sa structure sémantique.
Ils annoncent généralement :
- les titres ;
- les niveaux de titres ;
- les listes ;
- les tableaux ;
- les liens ;
- les notes de bas de page ;
- les changements de chapitre.
En revanche, ils n’annoncent généralement pas les changements de page, car ceux-ci relèvent de la mise en page et non de la structure logique du document.
Ainsi, dans un EPUB classique, un lecteur utilisant VoiceOver, TalkBack, NVDA ou JAWS ne sera pas informé automatiquement qu’il vient de franchir la limite d’une page imprimée.
Existe-t-il une solution ?
- permettre d’accéder directement à une page donnée ;
- afficher son numéro ;
- parfois annoncer son franchissement.
Cependant, cette prise en charge reste encore très variable selon les applications de lecture et les technologies d’assistance.
Tous les logiciels ne se comportent pas de la même manière
C’est là toute la difficulté.
Selon le lecteur utilisé :
- certains ignorent complètement les marqueurs de pagination ;
- d’autres permettent d’y accéder via une fonction spécifique ;
- quelques-uns les annoncent lorsqu’ils sont correctement balisés.
Il n’existe donc pas aujourd’hui de comportement universel.
Cette diversité explique pourquoi deux personnes lisant exactement le même livre numérique peuvent avoir des expériences très différentes.
Que recommandent les normes d’accessibilité ?
Les spécifications EPUB Accessibility du W3C rappellent qu’une information essentielle ne doit jamais dépendre uniquement de la présentation visuelle.
Si le changement de page participe au sens de l’œuvre, il est préférable de le rendre perceptible grâce à une structure accessible.
Plusieurs solutions existent :
- utiliser les marqueurs de pagination prévus par EPUB ;
- insérer des séparateurs sémantiques ;
- ajouter une annonce éditoriale lorsque cela est indispensable à la compréhension ;
- prévoir une organisation du contenu qui reste intelligible, quel que soit le mode de lecture.
L’objectif n’est pas de reproduire fidèlement la pagination du livre papier, mais de préserver l’intention de l’auteur pour tous les lecteurs.
Une question qui dépasse la technique
Cette interrogation illustre parfaitement un principe fondamental de l’accessibilité numérique : rendre un contenu accessible ne consiste pas seulement à permettre sa lecture, mais aussi à transmettre les intentions de son auteur.
Lorsqu’un changement de page constitue un élément de rythme, de suspense ou de mise en scène, il mérite d’être pris en compte dès la conception de l’ouvrage.
L’accessibilité éditoriale est donc autant une affaire de technique que de sens.
Pour aller plus loin
Normes et recommandations
- W3C – EPUB 3.3 Specification : https://www.w3.org/TR/epub-33/
- W3C – EPUB Accessibility 1.1 : https://www.w3.org/TR/epub-a11y-11/
- Web Accessibility Initiative (WAI) : https://www.w3.org/WAI/
Accessibilité de l’édition numérique
- DAISY Consortium – Accessible Publishing Knowledge Base : https://kb.daisy.org/publishing/
- European Digital Reading Lab (EDRLab) : https://www.edrlab.org/
Lecteurs d’écran
- Apple VoiceOver : https://support.apple.com/guide/voiceover/
- NV Access (NVDA) : https://www.nvaccess.org/
- Freedom Scientific (JAWS) : https://www.freedomscientific.com/products/software/jaws/
- Google TalkBack : https://support.google.com/accessibility/android/answer/6283677